Fanny Bullock Workman, l’aventure et rien d’autre

Il ne fallait pas avoir froid aux yeux pour collectionner les records d’ascension sur les sommets de l’Himalaya. A l’âge de vingt ans, Fanny Bullock Workman s’est découvert une passion pour les voyages et la géographie, qu’elle a assouvie en parcourant le monde accompagnée de son époux. A vélo, à pied, en train, ils ont étudié, observé et mesuré notre planète sous toutes ses coutures, aux dépens parfois de leur vie de famille.

Au départ, Fanny est née dans une famille dont la situation financière lui promettait un avenir confortable et doré. En effet, son père est gouverneur de l’Etat du Massachussets et la famille Bullock ne manque de rien. A la naissance de la petite fille, en 1859, celle-ci est carrément l’une des plus riches des Etats-Unis. Mais Fanny n’a pas l’intention de choisir la facilité. Attirée par l’ailleurs, elle quitte le domicile familial à l’adolescence pour partir étudier à New-York, à Dresden, puis à Paris. Son diplôme en poche, elle revient dans sa terre natale pour mieux en repartir. Son mariage, en 1881, avec un certain William Workman signe son embarquement immédiat pour une vie d’aventures.

A l’époque, elle a 22 ans, il en a 34. Sur une décision de la jeune mariée (notez déjà l’originalité, pour l’époque), le couple part s’installer en Allemagne, où William poursuit son activité de chirurgien pendant que son épouse pouponne leur fille, Rachel. On pourrait croire à un couple normal, mais c’est sans compter sur la témérité de Fanny, qui trépigne d’impatience à l’idée d’explorer le Vieux Continent. Leur fille n’a que cinq ans lorsque ses parents partent à l’assaut du Matterhorn et du Mont Blanc. Monsieur a prétexté des problèmes de santé pour prendre sa retraite anticipée et pour suivre sa femme dans ses délires d’aventurière.

En 1895, ils entament un grand périple à vélo sur plus de 4 500 kilomètres à travers l’Espagne. C’est le tout début des bicyclettes et elles coûtent encore une petite fortune à l’achat. Ils s’offrent le modèle dernier cri dont la taille des roues permet enfin de poser un pied à terre à l’arrêt, paye ta révolution ! Autant dire qu’il leur faudra au moins ce confort pour transporter les neuf kilos de bagages qu’ils transportent chacun sur les 70 kilomètres qu’ils parcourent quotidiennement Deux ans plus tard, il décident de renouveler l’expérience en Inde, un pays qui donnera un nouveau souffle à leur passion.

Après avoir sillonné la région en long et en large, voilà que l’Himalaya s’impose à eux. Fanny est immédiatement fascinée par ces sommets vertigineux. Ni une ni deux, ils lâchent leurs engins à pédales et s’attellent à l’ascension de plusieurs sommets. A l’époque, les pulls en polaire et les tentes 2 Seconds n’existent pas. Notre exploratrice entreprend toutes ses expéditions habillée d’une lourde jupe en laine, dont on imagine le niveau très limité de confort pour gravir ces montagnes escarpées. Mais l’important n’est pas là. Assoiffés de découverte, exaltés à l’idée de fouler des terres encore inexplorées, ils avancent sans s’inquiéter de la faim ou de la soif qui les tiraille certains jours. L’envie de voyager est plus forte que tout. On en oublierait presque, et eux aussi semble-t-il, qu’ils sont parents d’une ado, Rachel, restée à Dresden avec ses tutrices. Voilà bientôt trois ans qu’ils ont quitté l’Allemagne, il est plus que temps de rebrousser chemin.

Trois ans passent où ils renouent avec une vie « normale » à l’occidentale, rédigeant les récits de leurs pérégrinations en vue d’une future publication. Naturellement, la fièvre du voyage ne tarde pas à remonter et les voilà qui repartent déjà vers leur Inde chérie. En 1906, Fanny bat son premier record d’altitude féminin avec l’ascension du Pinnacle Peak, qui surplombe le massif du Nun Kun à 6 930 mètres d’altitude. Trois autres records suivront. Il faut dire que les Workman ont le goût du challenge, doublé d’un fort esprit de compétition. Lorsqu’en 1908, l’alpiniste Annie Peck annonce avoir battu son record après son ascension du Nevado Huascaran, au Pérou, qu’elle dit s’élever à 7 000 mètres d’altitude, Fanny ne l’entend pas de cette oreille. Elle débourse pas moins de 13 000 dollars (l’ascension en a coûté 3 000 à sa concurrente) pour envoyer une équipe mesurer de manière objective l’altitude du mont en question. Bilan : il mesure en réalité 6 768 mètres. La jeune femme retrouve son record, et le sommeil par la même occasion. Chez les Bullock Workman, on compte moins ses sous que les distances :

« De nos jours, quand on attend d’un alpiniste qu’il vérifie ses mesures à l’aide d’instruments utilisés avec une application rigoureuse et tirée de  méthodes scientifiques reconnues. Une opinion personnelle sur l’altitude d’un sommet que telle ou telle personne dit avoir atteint n’a que peu de valeur. »

C’est clair : Fanny ne s’encombre pas des règles de la diplomatie, ni de la définition communément admise de ce que doit être ou accomplir une femme, une épouse ou une mère au début du XXe siècle. D’ailleurs, elle est trop occupée à explorer le glacier de Siachen pour assister au mariage de sa fille. L’aventure de la maternité l’a toujours moins intéressée que celle des grands espaces. Pendant deux mois et demi, Fanny et William étudient le glacier pour en rapporter des mesures complètes et exactes. Leur travail de géographe est désormais reconnu dans la profession et ils obtiennent même le privilège de nommer deux sommets de la région. C’est leur dernière expédition. Fanny a 53 ans et William 65, il est l’heure pour eux de rendre les bâtons de marche.

Ils occupent leurs dernières années à publier des ouvrages relatant leurs découvertes. S’il n’en ressort que peu d’intérêt pour les populations autochtones, on constate que Fanny a plusieurs fois été frappée par la conditions des femmes qu’elle a croisées, toujours dominées par un patriarcat qu’elle n’a que peu connu. Ses écrits sur le sujet en font une féministe éveillée, très investie notamment en faveur du droit de vote pour les femmes, comme on peut le lire sur le journal qu’elle consulte en haut du glacier de Siachen, qui titre en première page « Votes for women ». Encore une fois, elle n’y va pas par quatre chemins.

Après avoir été récompensée de tout un tas de médailles du mérite en Europe, mais également en Asie, Fanny décède en 1925, à Cannes, d’une longue maladie, laissant son cher William veuf, jusqu’à ce qu’il la rejoigne là-haut douze ans plus tard. Le parcours de cette maman exploratrice extasie autant qu’il dérange : comment a-t-elle pu enfreindre ainsi les lois sacrées de l’instinct maternel ? Bizarrement, le malaise ne pèse pas sur les épaules de Mr Workman, mais bien sur celles de son épouse, de manière exclusive.

Cent ans plus tard, Decathlon a beau nous avoir donné la tente 2 Seconds, on a encore des progrès à faire côté égalité des droits (et des devoirs) entre les sexes. Que dirait notre héroïne du jour en lisant les magazines féminins actuels, qui déploient des budgets colossaux pour dérouler à leurs lectrices les manuels de la maman parfaite, de l’épouse idéale, de la working girl épanouie, de la sportive infatigable ? Qu’on le déplore ou qu’en s’en réjouisse, Fanny s’est octroyée le droit de ne pas réussir sur tous les tableaux…

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