Irena Sendlerowa, le cœur et les remords

C’est un peu le Oskar Schindler féminin. Sauf qu’Irena n’a jamais eu son biopic, n’a jamais obtenu la reconnaissance qui lui est due, ou alors trop tard. Elle a sauvé 2 500 enfants juifs de la déportation, soit plus du double de son confrère allemand. Sans aller trop loin dans les comparaisons de mauvais goût, zoom sur une autre héroïne hors norme de la Seconde Guerre Mondiale, dont la bravoure mériterait elle aussi l’attention de Steven Spielberg.

Née le 15 février 1910 à Varsovie, Irena Sendlerowa grandit au sein d’une famille généreuse, altruiste. Son père, Stanislaw Krzynawoski est un médecin engagé auprès des familles les plus pauvres de la banlieue varsovienne.

« On m’a éduquée dans l’idée qu’il faut sauver quelqu’un qui se noie, qu’on sache nager ou pas. »

Imprégnée de cet humanisme et du besoin de s’occuper des autres, la jeune Irena décide de devenir infirmière. La Première Guerre Mondiale à peine passée, voilà que le monde sombre à nouveau dans les conflits. Alors qu’elle exerce, comme son père le faisait, auprès des foyers les plus démunis de la ville qui l’a vue naître, elle voit jaillir ici et là un antisémitisme aussi primaire qu’acerbe. A l’époque, Varsovie est la première métropole juive d’Europe. Quelques mois seulement après l’invasion nazie, un ghetto est créé pour regrouper toutes les communautés juives de la ville sur une seule et même minuscule parcelle de terre, connue aujourd’hui sous le nom du ghetto de Varsovie. 400 000 personnes entassées sur 4km2 : les nazis parlent de « la zone d’épidémie ».

Chaque mois apporte son lot de nouvelles privations : toujours moins de nourriture, de liberté, d’accès aux soins et à l’hygiène. Seuls progressent les maladies, les rats, la mort et l’effroi. Puisque la misère a été délocalisée, Irena la suivra pour  continuer de se rendre au chevet des malades. Elle rejoint le Bureau d’aide sociale de Varsovie et fait son possible pour défendre la vie. Malheureusement, elle réalise vite que son aide est insuffisante comparée à la détermination du régime d’agir vite et fort.

Sans qu’on sache si elle a perçu l’ampleur du sinistre destin qui leur est réservé, Irena décide de venir en aide aux familles qui n’ont plus qu’une seule obsession : sauver leurs enfants. Au compte goutte, après des adieux toujours tragiques, notre infirmière pas comme les autres organise le transfert de ces enfants à l’abri, dans des familles catholiques ou des couvents prêts à les accueillir, le temps que la guerre se termine. Deux ans plus tard, le calvaire n’a toujours pas cessé. Dans le secret le plus opaque, Irena fonde un réseau de résistance entièrement dédié au sauvetage de ces enfants dont on sait aujourd’hui qu’ils avaient été promis à la mort. Créer de faux papiers, trouver une famille d’accueil, organiser le transfert le plus discret possible sans éveiller les soupçons… C’est loin d’être le plus difficile.

A chaque nouveau départ, Irena retient son souffle. Dans une valise, sous une civière ou un manteau, dans un camion à ordures parfois, les enfants sont sauvés un par un du ghetto. Un chien a été dressé pour couvrir les éternuements, les protestations et les pleurs qui n’auront pas été étouffés. Difficile d’imaginer le déchirement vécu :

«Souviens-toi. Tu n’es pas Icek, mais Jacek, pas Rachela, mais Roma. Et moi, je ne suis pas ta mère, j’étais seulement la bonne chez vous. Tu iras avec la dame qui viendra te chercher un jour, elle t’emmènera dans un lieu sûr où je te rejoindrai.»

Mais Irena garde espoir. Chaque nom, chaque adresse, est consignée sur de longues listes qu’elle roule dans des bouteilles enterrées méthodiquement dans la cour d’une école de la ville. Trois ans et 2 500 enfants sauvés plus tard, les nazis finissent par découvrir le stratagème. Irena est enfermée, torturée. On veut savoir qui sont ses complices, où sont les enfants.

«Au plus fort des séances de torture, elle se cramponnait à une idée fixe : combien de personnes mourraient si elle craquait ?»

Après des mois de supplice sans aucun résultat, on la déclare bonne à rien, si ce n’est à la mort. In extremis, elle est sauvée par la résistance polonaise qui est parvenue, entre temps, à soudoyer un soldat allemand pour la laisser s’enfuir. Perdre Irena, c’était perdre la connaissance du terrain, mais aussi le réseau et l’expérience. Le risque était à prendre.

Mais une fois libérée, c’en est fini des sauvetages d’enfants. Les nazis lui ont brisé les pieds et les jambes et elle ne pourra plus jamais marcher. Alors elle continue de résister, mais dans l’ombre. Elle se cache, de peur de se faire arrêter à nouveau, attendant la fin de la guerre pour se rendre sur la tombe de sa maman dont elle n’a pas pu aller aux obsèques. Lorsque la menace nazie est bel et bien disparue, elle se précipite à la recherche de ces précieuses bouteilles. Malheureusement, la déportation a fait beaucoup d’orphelins et peu de familles seront recomposées.  Impossible pour Irena de trouver une fierté à son action.

« Les héros accomplissent des choses extraordinaires. Ce que j’ai fait n’avait rien d’extraordinaire. C’était normal. J’ai mauvaise conscience d’avoir fait si peu » dira-t-elle à l’aube de sa vie.

Elle veut se faire oublier, retrouve une carrière dans la gestion d’orphelinats et de maisons de retraite. En 1965, le mémorial israélien de l’Holocauste lui décerne le titre de Juste parmi les Nations, qui récompense les personnes « qui ont mis leur vie en danger pour sauver des Juifs ». Mais la reconnaissance s’arrête là, Irena n’en veut pas plus, de toute façon.

L’Etat polonais prend connaissance de son action héroïque et lui rend hommage en 2007, un an avant sa mort, en lui remettant la prestigieuse médaille d’or de l’Aigle blanc et en soumettant son nom pour le prix Nobel de la paix de l’année suivante. Finalement, la seule vraie leçon à retenir de son histoire n’est pas dans les titres et les éloges.

L’histoire d’Irena nous rappelle nos devoirs de solidarité et d’altruisme qui doivent devenir la norme et non l’exception pour que l’humanité ne revive pas les heures sombres que notre héroïne a dignement traversées : « J’appelle tous les gens de bonne volonté à l’amour, la tolérance et la paix, pas seulement en temps de la guerre, mais aussi en temps de paix ».

P.S. Un autre parcours inspirant durant la Seconde Guerre Mondiale, celui de Lee Miller, une mannequin pour Vogue devenue reporter de guerre.

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7 Commentaires

  1. Très belle histoire, encore un beau portrait d’une femme admirable. Merci.

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  2. J’ai des frissons à la lecture de ce portrait. Saisissant !

    Aimé par 1 personne

  3. Merci infiniment d’avoir partagé cette histoire. En faisant connaître son histoire, vous donnez encore plus de sens à son action car elle peut inspirer les gens.

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  4. Trop belle cette femme et son histoire !

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    • Joyeux Magazine

      Ce n’est pas l’histoire la plus gaie que j’ai pu partager sur cette rubrique mais c’est sûrement l’une des plus poignantes,sans conteste…

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