Jacqueline Auriol, la tête à l’envers, le cœur à l’endroit

Peut-on garder son chic aux commandes d’un avion à réaction lancé à plus de 800km/h dans les airs ? Jacqueline Auriol a battu des records de vitesse, mais aussi d’élégance et de courage. « Fasten your seat belt », car la première femme pilote d’essai en France n’a jamais eu froid aux yeux.

Jacqueline naît le 5 novembre 1917 à Challans, en Vendée dans une famille érudite qui l’encourage à étudier. Petite, elle ne tient pas en place, grimpe aux arbres, escalade les murets. Mais c’est finalement vers les Beaux Arts qu’elle s’oriente à la sortie du lycée. Elle s’inscrit à l’école du Louvre en vue de devenir décoratrice d’intérieur. En 1938 (elle a alors 19 ans), elle épouse Paul Auriol, fils du futur président de la République, Vincent Auriol.

Jusqu’ici, son parcours n’a rien à voir avec l’aviation. Jacqueline est bien trop occupée à fréquenter le beau monde parisien qui l’ennuie pourtant à mourir. Sauf que son époux se rêve pilotant l’un de ces engins volants et veut embarquer sa dulcinée dans cette passion qu’il aimerait partager avec elle. A reculons, elle accepte de suivre un premier cours d’essai. Elle s’y attendait : ces leçons très théoriques d’aérodynamie la barbent. Et voilà qu’il faut enfiler une affreuse combinaison de vol kaki, assortie d’un casque trop grand pour elle et d’un parachute peu seyant. La totale. Son baptême de l’air se déroule sans fracas ni coup de foudre. Pas d’épiphanie en vue, mais elle persévère pour faire plaisir à son mari.

Finalement, après plusieurs séances, elle prend goût au vol et cherche à s’entraîner de manière plus régulière. Seule solution : obtenir le brevet de pilote militaire. Mais pour ça, il faut apprendre la voltige, rien que ça. On la présente à Raymond Guillaume, entraîneur de la patrouille d’Etampes, qui trouve la blague bien bonne.

 « On lui avait amené une jeune femme dans un très élégant tailleur de chez Fath. Il m’avait dévisagée d’un air froid – le regard d’un prix Nobel de physique à qui l’on aurait proposé d’enseigner la relativité à une starlette. Puis il avait dit, sèchement : On va voir… »

Jacqueline embarque alors pour un bizutage carabiné. Au lieu des dix minutes de test habituellement requises, Raymond la fait voler pendant plus de 45 minutes, attendant qu’elle craque au fil des loopings et des tonneaux qu’il enchaîne sans pitié (des figures normalement réservées aux élèves plus avancés). Notre pilote en herbe ne se décompose pas, elle affiche même un immense sourire. Raymond Guillaume change d’avis sur ce qu’il croyait être un caprice de star et la prend sous son aile. Sa carrière de pilote est lancée…

Et semble se crasher aussitôt. Le 11 juillet 1949, alors qu’elle est passagère lors du vol d’essai d’un avion amphibie, son copilote s’aventure un peu trop près de l’eau, la coque touche la surface et c’est tout l’appareil qui bascule violemment en avant. L’accident est grave. Jacqueline est défigurée. Elle a le nez arraché, la mâchoire fracturée et le visage entièrement écrasé. Il lui faudra deux ans de repos et pas moins de vingt deux opérations chirurgicales pour réparer ses blessures. Tout le monde la pense traumatisée de l’aviation, mais Jacqueline profite au contraire de sa convalescence pour parfaire ses connaissances. Elle dévore des ouvrages techniques, se perfectionne en maths appliquées. Bref, la bonne grosse glande.

« A cette époque, tout ouvrage romanesque, m’était impossible à lire. Les personnages qui avaient des visages normaux étaient devenus pour moi des martiens« 

Clouée au lit, Jacqueline n’a qu’une obsession : reprendre les manettes de son avion. Une fois remise sur pied, elle ouvre un nouveau chapitre de sa vie qui la rendra célèbre, celui des records de vitesse. Elle entre dans le bal céleste le 11 mai 1951 à une vitesse de 818 km/h sur 100 km en circuit fermé et vole la vedette à Jacqueline Cochran, sa concurrente américaine. Dans le ciel, ces deux là se livrent une guerre sans merci ; sur terre, elles sont BF à vie. La battle durera une dizaine d’années, chacune volant à son tour le record de l’autre, jusqu’en 1955, lorsque Jackie (l’américaine), qui préside la fédération aéronautique internationale annonce l’abolissement des records catégorisés « féminins » au 1er juin de la même année. Coïncidence ou non : c’est elle qui détient le dernier record, accompli le 18 mai 1953 à 1 031km/h. Sa rivale frenchie reçoit cette annonce comme l’ultime manche de leur duel : le 31 mai 1955, elle atteint la vitesse de 1 151km/h et s’offre, in extremis, le prestige du dernier record féminin d’aviation. Désormais, les femmes sont l’égale des hommes dans les airs et ce n’est pas plus mal.

Entre temps, Jacqueline est devenue une star volante dont la France est ultra-fière. Le 15 août 1953, après avoir été la première femme à être acceptée au prestigieux Centre d’Essais en Vol de Brétigny sur Orge, elle devient la première Européenne à franchir le mur du son. A la fin de sa carrière, elle amasse dans ses tiroirs la légion d’honneur, la Grande croix de l’Ordre National du mérite, la Grande Médaille d’Or de l’aéroclub de France, ainsi que quatre Harmon Trophy, dont le premier lui a été remis sous l’initiative de sa pote Jackie.

On se souvient d’elle pour ses exploits aériens, pour sa détermination, sa persévérance, mais aussi pour son élégance, sa gentillesse et son humilité à toute épreuve. Mais malgré toute cette admiration qui lui est portée, elle reste, dans la bouche des journalistes de l’époque, « le pilote d’essai Jacqueline Auriol » , « Madame Paul Auriol », ou encore « la belle fille de Vincent Auriol ». Les temps ont-ils vraiment changé ? Pas si sûr. Jacqueline décède le 11 février 2000 à l’âge de 82 ans, après que le monde des médias lui ait enfin rendu son prénom et son nom de femme libre et indépendante.

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2 Commentaires

  1. J’adore lire les articles de ta série de femmes remarquables :)

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