Indra Devi, le yoga et l’audace

Le yoga n’a pas toujours été branché. Avant que les stars d’Hollywood ne s’y mettent, il était réservé aux indiens et se pratiquait essentiellement entre hommes, encadré par les préceptes de l’hindouisme. Et puis Indra Devi est arrivée et a fait de cette discipline millénaire la nouvelle activité à la mode, au lever du soleil californien si possible.

indra devi yoga

Quand Eugénie Peterson débarque en Inde en 1927, elle n’est censée rester que quelques mois. Son fiancé l’attend en terre germanique pour pouvoir sceller officiellement leur union. Le deal était le suivant : elle accepte de l’épouser à condition qu’il finance un rêve qu’elle aimerait exaucer avant de fonder une famille, celui de visiter l’Inde, une terre qui l’attire depuis son adolescence. Son chéri, Herman Bolm, garnit généreusement son compte en banque et laisse sa belle filer.

Depuis qu’elle est tombée par hasard sur les Quatorze leçons de philosophie yogique et d’occultisme oriental de Yogi Ramacharaka, Eugénie est obsédée par la culture indienne. Née à Riga en 1899 d’une riche famille russo-suédoise, rien ne la porte pourtant vers cette contrée. C’est à l’écoute d’un chant sanskrit lors d’un congrès théosophique, elle en est sûre, ce pays l’appelle. Mais l’idée est beaucoup trop saugrenue pour la faire accepter à son entourage et elle tait cette aspiration, étudie la comédie et la danse et se produit à travers l’Europe. Sa rencontre avec son futur mari la met au pied du mur. C’est maintenant ou jamais.

Elle réalise un voyage inimaginable pour l’époque. La jeune femme parcourt seule l’immense territoire indien et découvre la culture indienne sans tricher. Elle mange avec les doigts, dort à même le sol, se lave dans les fleuves. Trois mois extraordinaires passent. À son retour, décide de rendre à Hermann sa bague de fiançailles. Confuse, elle lui explique que sa place est là-bas et qu’elle ne peut tourner le dos à ce désir. Le couple se sépare. Eugénie vend ses fourrures et ses bijoux pour financer son retour en Inde où elle s’installe peu de temps après. Elle apprend la danse indienne et se trouve très vite à l’affiche de grands films bollywoodiens. C’est là qu’elle prend le nom d’Indra Devi qu’elle ne quittera plus désormais. Après le succès, c’est l’amour qui frappe à nouveau à sa porte. Jan Strakaty, un riche commercial tchèque habitant à Bombay, lui demande sa main.

Elle accepte sous les tintements des verres de champagne, entourée du gratin de la société coloniale des années 30, dans une belle et grande et villa où les soirées s’enchaîneront sans répit. Déjà, Indra a à cœur d’ouvrir sa maison à des invités aussi variés que possible, en mélangeant les castes et les milieux. Elle est heureuse de briser les conventions sociales, mais réalise aussi combien elle s’est éloignée de son rêve de départ : s’approcher au plus près de la culture indienne et vivre de manière plus modeste. D’autre part, elle se plaint de plus en plus de douleurs à la poitrine qu’aucun médecin ne parvient à soulager. C’est là qu’elle a l’idée, pour la première fois, de se tourner vers le yoga.

Grâce à son éminent mari, elle entre en contact avec Tirumalai Krishnamacharya, peut-être l’un des plus grands maîtres de yoga et de médecine ayurvédique de l’époque. Pour l’anecdote, il est capable de retenir les battements de son coeur pendant deux minutes. Indra veut absolument suivre ses cours.

Mais pour ce praticien traditionnel, cette fille est complètement folle. Jamais une femme, qui plus est étrangère, ne pourrait survivre au rythme de vie qu’il impose aux élèves de son yoga shala. Heureusement, Indra est aussi têtue que lui et finit par rejoindre son école. Krishnamacharya n’en croit pas ses yeux. Comme les autres, elle mange végétarien, se lève aux aurores sans broncher et effectue les postures avec brio. Ses douleurs ont disparu. Pourtant, la jeune femme reconnaît avoir eu du mal à s’adapter :

« J’étais obligée de me boucher le nez, en me demandant comment j’allais pouvoir réussir à avaler toute cette verdure. Je ne pensais qu’à rentrer chez moi pour dévorer un bon bifteck. »

Elle montre tellement d’application que le maître finit par la prendre sous son aile et lui dispense des cours particuliers. C’est une des premières femmes au monde à recevoir un enseignement yogique de manière officielle. Elle mesure sa chance et, lorsque son mari est muté en Chine, accepte d’y ouvrir une école de yoga comme Krishnamacharya le lui a demandé. Afin de rester proche, malgré tout, du pays qui l’a tant inspirée, elle change radicalement de mode de vie, renonce à tous ses attributs de richesse et ne portera plus qu’un sari jusqu’à la fin de ses jours. Son mari commence à s’exaspérer de ces extravagances, mais elle est bien déterminée à se tenir à cette nouvelle discipline. Il décède en 1946 et une nouvelle vie commence pour elle.

Pleine de chagrin, elle choisit de quitter Shanghai où plus rien ne la retient pour rejoindre les Etats-Unis. Là-bas,  elle espère pouvoir transmettre la discipline qui l’a transformée. Elle ouvre une école de yoga et son charisme séduit plusieurs stars de l’époque, comme Greta Garbo, et, dit-on, Marilyn Monroe.

« En distinguant la religion et la spiritualité, elle a réussi à éloigner le yoga de la force magique à laquelle on le croyait associé et en a fait une pratique de développement spirituel, mental et physique. »

Elle publie plusieurs ouvrages qui rencontreront un franc succès. Son but est de faire connaître le yoga pour en faire profiter le plus de monde possible. Dans les années 60, elle effectue plusieurs voyages en URSS pour convaincre les dirigeants soviétiques de lever l’interdiction sur cette pratique jugée obscure et finit par y parvenir. En 1985, après un séjour idyllique, l’Argentine devient sa nouvelle terre promise. Elle y déménage pour ouvrir une nouvelle école de yoga. Du haut des ses 86 ans, elle jouit toujours d’une forme radieuse. On l’aperçoit dans l’avion qui fait le poirier. Tous les mois, elle s’astreint à un jour complet de silence pour se ressourcer. L’hygiène de vie irréprochable que lui a enseignée Krishnamacharya la tiendra debout jusqu’à l’âge de 102 ans.

De la Russie à l’Argentine, en passant par l’Inde et les Etats-Unis, dans la jet set hollywoodienne ou dans un shala de yoga, Indra Devi a fait le grand écart. Toute sa vie, quoiqu’en a dit son entourage, elle s’est laissée porter par son instinct. Elle est parvenue à rendre le yoga accessible et compréhensible à tous.

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