Alice Guy, première femme réalisatrice

Alice Guy a été une réalisatrice pionnière de l’histoire du cinéma. Et pourtant personne ne se souvient d’elle, pas même la société Gaumont dont elle a pourtant largement contribué au lancement.

alice guy films

C’est d’abord l’histoire d’une enfant qui n’est pas la fille de son père. Alice Ida Antoinette Guy naît en 1873 à St Mandé. À l’époque, sa famille est installée à Santiago, au Chili. Issue de l’union extra-conjugale de sa mère avec un indien mapuche, celle-ci fait l’aller-retour à Paris pour accoucher sur le sol français et garantir à sa fille la même nationalité qu’à ses frères et sœurs. Peut-être sous la pression d’un mari jaloux, elle confie la garde de ce nouveau-né à ses parents et repart seule vers Santiago. Ce n’est qu’à l’âge de quatre ans que la petite est autorisée à rejoindre sa famille. Après sept semaines de bateau, elle débarque dans une fratrie qu’elle ne connaît pas, dans un pays où la langue, le climat et la culture lui sont complètement étrangers. Son père ne manque pas une occasion de lui rappeler qu’elle ne devrait pas être de ce monde. Ce n’est pas vraiment la fête à la maison.

alice guy blaché réalisatrice

Après deux ans passés en terre hispanique, Alice est renvoyée en Europe. Comme ses sœurs, on l’inscrit dans une pension religieuse en Suisse. Elle y grandit jusqu’à ses 17 ans, âge où elle apprend le décès de son père. La famille Guy est ruinée et contrainte de rentrer à Paris. Il est temps qu’Alice prenne son indépendance. Contre l’avis général, elle choisit des études de sténographie (une voie incertaine à l’époque) et devient secrétaire au Comptoir Général de la Photographie. Là, elle fait la rencontre des futures pointures du cinéma, notamment de Léon Gaumont et de Louis Feuillade. Pendant que ses copines se construisent un foyer, elle se passionne pour le septième art qui naît sous ses yeux. En 1895, elle a la chance inouïe d’assister à une projection des Frères Lumières. C’est un moment de révélation : elle veut se servir de la caméra pour raconter des histoires. Une drôle d’idée pour l’époque : même Auguste et Louis Lumière s’accordent à dire que leur invention n’a aucun avenir commercial.

Elle fait des pieds et des mains pour obtenir l’autorisation de son patron, Léon Gaumont, de se servir d’une des caméras que l’entreprise a développées pour tourner de petites saynètes. C’est oui, mais en dehors de ses heures de travail, car lui ne croit pas au potentiel de la fiction, comme beaucoup d’autres à l’époque. Les connaisseurs sont avant tout convaincus par le tournage de scène de paysages à vocation documentaire.

« J’avais fait un peu de théâtre d’amateur et pensais qu’on pouvait faire mieux. M’armant de courage, je proposai timidement à Gaumont d’écrire une ou deux saynètes et de les faire jouer par des amis. Si on avait prévu le développement que prendrait l’affaire, je n’aurais jamais obtenu ce consentement. Ma jeunesse mon inexpérience, mon sexe, tout conspirait contre moi. Je l’obtins cependant, à la condition expresse que cela n’empiéterait pas sur mes fonctions de secrétaire. »

la fée aux choux alice guy

En 1896, Alice Guy présente à ses collègues La fée aux choux. Ce film d’une durée de 60 secondes (L’Arroseur arrosé de Louis Lumière en faisait 49) fait d’elle la première femme réalisatrice de l’histoire du cinéma. Les retours sont globalement positifs. Alice poursuit donc dans cette voie, toujours de manière bénévole. Un jour, voyant que Pathé commence timidement à parier sur cette activité, Léon Gaumont se décide enfin à créer un département dédié à la production de films et place Alice à sa direction. Cette promotion est inespérée pour notre cinéaste en herbe : une jeune femme célibataire à la tête d’une équipe de tournage. Celle qu’on surnomme « Mademoiselle Alice » tient à son statut de femme indépendante. Elle réalise notamment La vie du Christ, un film retraçant le parcours de Jésus-Christ d’une durée de 34 minutes alors que les autres films de l’époque n’en dépasse pas six en moyenne. Elle vit alors son premier grand succès.

alice guy gaumont

L’année de ses 33 ans, le ténébreux Herbert Blaché parvient à la séduire. De dix ans son cadet, cet employé de l’agence Gaumont Londres lui demande sa main et l’emmène vivre aux Etats-Unis, où il vient d’être muté. Elle accepte de le suivre et monte, là-bas, sa propre société de production, en même temps que le couple s’affaire à fonder une jolie famille. Enceinte, elle dirige des tournages, monte à cheval pour les besoins de certaines scènes et produit des films à succès en tous genres : westerns, mélodrames, récits historiques,… Sur les plateaux, Alice fait afficher en grand sur ses plateaux de tournage « Be natural ». Pour que ses histoires soient aussi proches de la réalité que possible, elle demande aux acteurs d’improviser leur texte et fait démaquiller les actrices à leur arrivée. Madame n’aime pas les artifices, et demande à faire exploser un navire grandeur nature quand ses confrères recourent simplement à des maquettes. C’est cet effet « plus vrai que nature » qui fait son succès. Elle est alors la femme la mieux payée des Etats-Unis.

alice guy be natural

Bref, tout semble rouler pour ce petit couple de frenchies. L’industrie du cinéma se développe et migre peu à peu de la côte Ouest vers la côte Ouest des Etats-Unis. Hollywood is the new place to be. Mais Alice a du mal à se faire à ce changement, de même qu’elle reste très attachée au cinéma muet. Son mariage bat de l’aile, Herbert mène une double vie et gère de moins en moins sérieusement les finances de l’entreprise de sa femme dont il est chargé. En 1922, le couple divorce. La société de production d’Alice fait faillite. Elle vend tout ce qu’elle possède pour pouvoir rentrer en France avec ses deux enfants. Mais à Paris, tout le monde a oublié son nom. Léon Gaumont ne la mentionne même plus dans l’histoire de son affaire. Le cinéma lui a claqué la porte au nez. Elle fait le deuil de sa carrière mais tente tout de même de rassembler les fruits de son travail. De son vivant, elle ne retrouvera que trois bobines de ses films. Le reste a été fondu pour les besoins de la guerre ou attribué à d’autres. La première réalisatrice et productrice de l’histoire du cinéma décède en 1968 dans un quasi-anonymat. Aujourd’hui encore, on estime que seulement 10% de son oeuvre a pu être sauvée.

alice guy cinéma

Dur, dur de se faire un nom sur le grand écran lorsqu’on n’est pas une actrice…

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Un commentaire

  1. Et bien grâce à ton article je la découvre. Merci :)

    Aimé par 1 personne

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