Nellie Bly, une Elise Lucet à l’américaine ?

Parfois, une simple lettre peut changer le cours d’une vie. Lorsque Elizabeth Jane Cochran (1864-1922) écrit au journal Pittsburgh Dispatch pour dénoncer les propos sexistes publiés la veille, dans un article intitulé « Ce à quoi sont bonnes les jeunes filles » où les femmes qui osent travailler sont des « monstruosités », elle n’imagine pas qu’elle signe là sa première tribune.

Nellie bly journaliste

On est en 1885. Erasmus Wilson juge sèchement que la place des femmes n’est pas dans les entreprises, mais au foyer, bien au chaud à récurer le parquet. Elizabeth n’a alors que 18 ans, mais elle aspire à devenir la « working woman » qu’il jette en pâture. Depuis le décès de son père lorqu’elle avait 6 ans, Elizabeth s’occupe seule de ses trois frères et de sa mère. Après un remariage déplorable, elle convainc celle-ci de fuir ce mari violent et décide d’entamer ses études précocement pour pouvoir subvenir aux besoins de celle qui l’a élevée, tout ça du haut de ses 15 ans.

Elizabeth Jane Cochran

Elle s’inscrit dans le supérieur en vue de devenir institutrice, mais le maigre héritage que son père lui a laissé ne lui permet pas de poursuivre au delà du premier semestre. Un jour, elle tombe sur ce papier abjecte qui réveille en elle une soif de justice qu’elle n’étanchera jamais. Dans sa lettre, elle évoque, sans se dévoiler, une expérience personnelle marquante :

« Une fille fût engagée pour un poste d’habitude occupé par des hommes qui, pour la même quantité de travail, touchaient 200$ par jour. Son employeur déclarait qu’il n’avait jamais eu une salariée de ce grade aussi précise, aussi efficace et satisfaisante. Toutefois, comme elle n’était « qu’une fille », il ne lui versait que 500$ par semaine. Certains appellent ça l’égalité. »

Lorsque le directeur de la rédaction du journal lit son courrier, il est frappé par l’assurance et la détermination qui s’en dégagent. Peu de temps plus tard, elle obtient un poste de journaliste et se créé un style d’écriture bien à elle, incisif et tranchant. Elle choisit pour nom de plume Nellie Bly, titre d’une célèbre chanson de l’époque.

nellie bly voyage

Elle part à la rencontre des ouvrières, des grévistes, des prisonnières et dénonce les inégalités de la société américaine de l’ère industrielle. Mais rapidement, on lui fait tout de même comprendre qu’elle ferait mieux de parler de cuisine et de jardinage, comme ses collègues féminines. Elle refuse et se casse, part pour New York en laissant à son éditeur un petit mot : « Cher Q.O., je pars pour New York. Garde un oeil sur moi. Bly ». Là-bas, elle galère pour trouver un poste à la hauteur de ses compétences. Quand on est une femme en 1887, aux Etats-Unis, il est difficile de viser plus haut qu’un statut d’ouvrière (rappelez-vous, elles sont censées rester au foyer).

Le New York World lui accorde sa confiance, d’abord en tant que freelance (faut pas déconner non plus), puis comme journaliste titulaire. Une première idée saugrenue lui vient à l’esprit : elle se fait passer pour folle afin enquêter sur les conditions de détention dans l’asile psychiatrique de Blackwell’s Island. Son journal la suit dans son impudent projet. Elle passe dix jours à endurer les mauvais traitements infligés aux malades : bains d’eau glacée, châtiments corporels, repas forcés, nourriture avariée… Son récit commence ainsi :

« Etais-je capable de passer une semaine internée à Blackwell’s Island ? J’ai dit que je le pouvais et que je le ferai. Et je l’ai fait. »

nellie bly asile

Yes she can ! Le reportage rencontre un vif succès. L’Etat de New York hausse le budget alloué aux structures médicales. Nellie Bly est  reconnue pour sa plume authentique et ses enquêtes chevaleresques. Elle est l’une des rares à se voir octroyer le prestige de signer ses articles, une reconnaissance jadis exceptionnelle.

nellie bly investigation

Deux ans plus tard, elle tombe à nouveau sur la tête : elle veut faire le tour du monde seule, en moins de 80 jours, et battre ainsi le record de Phileas Fogg, héros fictif du Tour du monde en quatre-vingts jours de Jules Verne. On lui rit au nez. Une femme seule, sans escorte pour porter ses valises, c’est forcément une blague. Mais, comme toujours, son journal la soutient et elle quitte les Etats-Unis le 14 novembre 1889, avec pour seul bagage une sacoche taille cabine.

Elle relate toutes les semaines ses expériences au Royaume-Uni, en France, en Egypte, à Ceylan, à Singapour, à Hong Kong et au Japon. Son retour à New-York, 72 jours, 6 heures, 11 minutes et 14 secondes après son départ, est acclamé.

nellie bly record

La jeune reporter n’en perd pas le nord pour autant et commercialise à son effigie toutes sortes de babioles. Carnets, jeux de carte et de société  beurrent désormais ses épinards.

nellie bly féminisme

D’autant plus que son  industriel de mari, épousé neuf ans plus tôt, décède et la laisse à la tête de sa fabrique de pots en conserve. Elle met de côté son activité de journaliste pour mener des opérations progressistes en faveur de ses salariés. Le salaire à la pièce passe au mois, le temps de travail est réduit et des bibliothèques sont mises à disposition des ouvriers qui souhaiteraient s’instruire. Mais elle n’est pas suffisamment rigoureuse dans ses comptes et l’entreprise fait faillite quelques années plus tard. Qu’importe, Nellie préfère écrire, de toute façon.

Nellie bly féministe

Elle reprend ses activités journalistiques, dénonce la maltraitance animale dans les zoos, et la misère humaine dans les rues de New York. La classe dirigeante la méprise, elle qui met sans arrêt le nez dans des affaires de corruption et de lobbying pas très catholiques. Elle tire le portrait de féministes, de militantes pour les droits civiques et de First Ladies endimanchées. L’un de ses derniers articles titre « Les suffragettes sont le supérieur des hommes ». Vlan. Quelques années plus tard, le 18 août 1820, les citoyennes américaines obtiennent le droit de vote.

Elizabeth Jane Cochran, alias Nellie Bly, décédera d’une pneumonie le 27 janvier 1922, à l’âge de 57 ans. Sa plume, son culot, sa détermination et son dévouement pour de nobles causes ont marqué à l’encre indélébile l’histoire du féminisme et du journalisme d’investigation.

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3 Commentaires

  1. notecuivree

    Très intéressant, quelle personnalité ! Merci pour la découverte !

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  2. Ah oui, j’avais lu un article sur elle! Bel hommage. Sacrée femme!

    Aimé par 1 personne

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