Beryl Markham, une « garce » intrépide

Elle a traversé l’Atlantique en solo sur un avion à peine équipé. Elle a appris le Swahili, chassé dans des safaris, dormi dans des huttes africaines. Mais elle a aussi brisé des cœurs, écœuré son entourage. Beryl Markham ne fait pas l’unanimité, sauf lorsqu’il s’agit de saluer sa singularité et de sa force de caractère.

L’histoire de Beryl Markham débute véritablement quelques années après sa naissance, lorsque son père fait l’achat d’une ferme au Kenya. La famille Barkham déménage alors de la pluie grisâtre du Leicestershire au soleil de plomb de la vallée du Grand Rift. Pour la petite Beryl qui court pieds nus après les termites, c’est la cour de jeu rêvée. Pour sa mère, c’est l’enfer. Elle quitte le Kenya quelques temps plus tard, en emmenant avec elle le grand frère de Beryl. Celle-ci restera seule avec son père et l’amertume d’avoir été abandonnée par sa propre maman. Les deux femmes ne se reverront que des dizaines d’années plus tard, avec une joie modérée.

beryl markham horse

Beryl n’a jamais pardonné à sa mère d’être partie sans elle. Tout l’amour qu’elle lui portait s’est reporté sur son père, qu’elle admire sans condition. Ensemble, ils se délectent de la vie africaine, « un monde sans mur » dira-t-elle plus tard. Elle grandit entourée d’animaux et se lie d’amitié avec les tribus environnantes, qui lui apprennent à chasser et à parler leur langue. Bientôt, la petite Beryl maîtrise mieux le Swahili que l’anglais. Son papa ne la surveille jamais. La savane se charge de lui enseigner les grandes leçons de la vie.

kenya beryl markham

Ce cadre de vie en fera une jeune fille indépendante, hardie, dure aussi. Après trois ans passée dans une école privée de Nairobi, elle est virée. Trop turbulente, insolente, elle n’en fait qu’à sa tête et insupporte ses profs. En amour, elle a du mal à se consacrer à une autre personne qu’à elle même. Ses trois mariages seront des échecs cuisants. De l’une de ces liaisons naîtra un fils, Gervase, dont elle a laissé la garde à ses beaux parents et qu’elle n’a pratiquement pas connu, par manque d’intérêt.

Mais c’est ça qu’on aime dans la vie de Beryl Barkham. Tout n’est pas glorieux, héroïque, remarquable. L’histoire a du relief, le personnage est couvert d’aspérités. Cette fille sublime, aux mensurations de mannequin, au look boyish très coquet a de quoi surprendre. Elle aime séduire les hommes mais déteste l’engagement. Elle tient à être mise sur un pied d’égalité avec ses alter egos. Comme eux, elle veut découvrir le monde, se réaliser sans avoir à se soucier du dîner du soir. Bref, elle a grandi en liberté et ne veut surtout pas que ça change.

« Elle était connue pour user de sa féminité à son avantage, ensorcelant les hommes pour qu’ils ne jalousent pas son intrusion dans les métiers de tradition masculine comme le dressage de chevaux et l’aviation. »

femme atlantique avion

Sa détermination et cette ambiguïté assumée dans ses relations avec les hommes lui ouvrira de nombreuses portes. A 19 ans seulement, elle est la première femme à obtenir une license de pilote commercial, sur les encouragement de son amoureux de l’époque, Tom Campbell-Black. Elle se lance alors dans la préparation d’un vol transatlantique en solo. Sans radio ni phares, elle s’élance au dessus des déserts africains et relie Khartoum au Caire, Tripoli à Tunis, Cannes à Cagliari, jusqu’au grand jour.

beryl markham

beryl markham new york

Le 4 septembre 1936, elle décolle d’Abingdon, en Angleterre. Le temps est à la pluie, au vent et au brouillard, mais Beryl n’a pas peur. Beryl n’a jamais eu peur en avion. Après 21h de vol, son avion se crashe non loin de New York, mais pour elle, le défi a été relevé : elle est la première femme à avoir traversé l’Atlantique en solo. Tout ça pour épater son doux Tom, parti flirter avec une autre femme au cours d’un voyage d’affaire. Mais l’exploit ne suffira pas à le faire revenir. Beryl perd le goût de voler et part s’installer en Californie avec un nouveau garçon, Raoul Schumacher.

Là, elle fait la rencontre d’Antoine de St Exupéry, un aviateur qu’elle admire et qui lui recommande vivement de se mettre, elle aussi, à l’écriture. Il ne fallait pas le lui dire deux fois: Beryl planche immédiatement sur la rédaction de ses mémoires West with the Night. Elle fait lire le résultat à Ernest Hemingway, qu’elle avait rencontré lors d’un safari au Kenya. Il est époustouflé :

« Cette fille, qui est, à ma connaissance, une personne détestable, on pourrait même dit une garce de haut niveau, est capable de surpasser tous ceux qui, comme moi, se considèrent écrivains. »

West with the Night

Grâce à lui, West with the Night est publié en 1942, mais le succès n’est pas au rendez-vous. Après cinq ans de mariage, Beryl et Raoul divorcent. L’aviatrice retourne au Kenya et renoue avec la passion de son enfance, l’équitation. Mais elle peine à vivre de ses activités d’entraîneuse hippique et décide, en 1983, de republier West with the Night. Cette fois, le public dévore son livre et Beryl triomphe une deuxième fois. L’histoire se termine trois ans plus tard, lorsque notre héroïne décède d’une pneumonie, à l’âge de 84 ans.

beryl markham portrait

P.S. J’en connais une autre qui n’a pas froid aux yeux.

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9 Commentaires

  1. Je n’en avais jamais entendu parler, merci donc pour la découverte. J’aime ce genre de personnage, qui ose, qui n’a pas peur d’innover et de choquer.

    Aimé par 1 personne

    • joyeuxmagazine

      Moi aussi ! Je trouve que les figures féminines dont on nous parle à l’école paraissent souvent lisses voire anecdotiques. J’aime découvrir le parcours de filles qui ont choqué, qui ont franchi les barrières :)

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  2. Eve

    Merci pour ce portrait ! Je ne la connaissais pas jusqu’à très récemment, alors que c’est un sacré personnage !

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  3. langlois marie noelle

    Bravo non seulement elle était belle mais quel vie super… Bien sur elle était trop libre pour les hommes… Il en faut encore beaucoup comme elle pour que nous soyons à égalité avec la gent masculine… Elle était libre dans une époque où la femme était cantonnée à son rôle d épouse et de mère. En dehors de cela on dérange !!!!! C est encore le cas malheureusement !!!!

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    • Joyeux Magazine

      Malheureusement oui, les choses évoluent encore trop lentement. Le parcours de Beryl Markham est la preuve qu’il ne faut pas attendre qu’on nous donne la liberté, il faut la prendre. A nous regarder, ils s’habitueront ;) Merci pour ce commentaire !

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  4. Sabine Rycerski

    Je viens de lire avec émotion « L’aviatrice  » par Paula Mac Lain et cela m’a fait retourner 50 ans en arrière dans mon coin d’Afrique chéri où tout était possible.

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    • Joyeux Magazine

      Je ne connaissais pas cet ouvrage mais j’ai déjà lu « Madame Hemingway » de la même autrice qui m’avait beaucoup plu. Je vais essayer de me procurer celui-ci du coup, merci !

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